Homélie de Mgr André Vingt-Trois
à la messe de rentrée des responsables politiques
Paris,
le mercredi 11 octobre 2005
Source : la-croix.com
Lire l’article paru : http://www.la-croix.com/article/index.jsp?docId=2246009&rubId=4078
***
Mesdames et Messieurs les Parlementaires, chers amis,
Notre
société connaît certainement les conditions de vie les plus favorables et les
plus sécurisées que puisse imaginer la mémoire humaine, aussi bien à l’échelle
de l’histoire de nos vies personnelles, qu’à celle de la mémoire collective.
Et, en même temps, il semble que se répande un sentiment de crainte, voire
d’anxiété, face à l’avenir. Alors que nous connaissons la paix et une
prospérité économique réelle, nous voyons les événements, économiques ou
naturels, déclencher des phénomènes d’affolement à la limite de la panique.
Certes,
nous savons que notre prospérité n’est pas également répartie. Nous savons
aussi que les précarités sociales ne sont pas seulement des effets économiques
ou financiers et qu’elles se développent sur le terrain des fragilités
éducatives et familiales. Nous savons aussi que l’effet de choc dont se nourrit
la communication médiatisée amplifie et dramatise volontiers l’information.
Notre
capacité d’analyser et de relativiser ces phénomènes n’empêche pas les
réactions collectives et médiatisées, principalement commandées par des
ressorts affectifs. La surenchère et le lobbying en sont des expressions
habituelles. A celles et à ceux qui ont la lourde charge de légiférer ou
d’exercer le pouvoir exécutif, il incombe, - et ce n’est pas facile, vous le
savez mieux que moi !- de ne pas céder au mouvement des émotions, ni de
les valider en y apportant une réponse, tout aussi affective et éphémère, hors
de proportion avec la réalité.
Le
risque de s’engager dans l’instant par une réponse immédiate à toute situation
et de correspondre sans recul aux attentes et aux désirs supposés de la société
n’est pas illusoire. Pas plus que le risque d’une riposte disproportionnée qui
prend généralement la forme d’une loi nouvelle, chargée d’exprimer la prise au
sérieux de toute situation.
A
ces lois de circonstance, on demande souvent d’engager la société dans la
protection ou la justification de catégories particulières de citoyens ou de
conduites contestables. Qui ne voit que, à travers ces lois aux applications
incertaines, et parfois impossibles, s’émousse peu à peu la force de la loi
elle-même qui doit viser un bien général et tendre à une certaine
universalité ?
En
cédant à un processus de légitimation de mœurs partielles ou de besoins
particuliers, le législateur épuise sa mission de formuler les moyens
nécessaires à la vie sociale. Il se dépouille lui-même de sa fonction au
service du bien de la société tout entière et de sa responsabilité à l’égard de
l’avenir de cette société.
Pour
vous qui êtes chrétiens, je sais que les préoccupations que je viens d’évoquer
sont celles qui vous habitent quotidiennement. Je sais aussi les pressions
auxquelles vous pouvez être exposés. La véritable laïcité ne suppose pas le
renoncement à ses références majeures. La mission du parlementaire chrétien
n’est pas de faire passer un message confessionnel, mais de s’appuyer sur ses
forces spirituelles pour promouvoir une vision plus humaine de la vie.
Pour
l’avenir de la dignité humaine dans notre société, je dois vous faire part de
quelques questions auxquelles nous serons nécessairement confrontés dans un
proche avenir.
·
LA
FAMILLE. Depuis quelques années, la multiplication des modèles de référence
transpose le débat vers un sorte de tolérance indistincte. Le respect dû à
chaque personne est confondu avec la reconnaissance légale de tous les choix
particuliers comme modèles sociaux. Comme vous, je suis convaincu qu’une
société qui renonce à définir clairement les modalités de la succession des
générations et de l’éducation des enfants porte atteinte à la cohésion du tissu
social.
·
L’ACCUEIL
DES ETRANGERS. Des images récentes et fortes ont frappé notre sensibilité.
Elles nous invitent à veiller avec toujours plus d’attention au respect dû
aux personnes, même quand on leur applique légitimement la rigueur des lois.
Elles doivent surtout nous aider à affronter une question plus grave. Nous ne
pouvons pas nous contenter de bons sentiments. Dans nos pays industrialisés,
qui osera dire que l’accueil de l’étranger et l’aide au développement passent
par un effort de solidarité qui inclut la remise en cause de nos modes de
vie ?
·
LE
RESPECT DE L’IDENTITE HUMAINE. En quelques décennies, nous avons vu la
recherche et la technologie médicales affiner leurs capacités d’atteindre les
éléments constituants de l’individualité humaine. L’instrumentalisation de
l’être humain à tous les stades de son existence, quelles que soient les
intentions thérapeutiques qui veulent la justifier, met en question
radicalement l’absolu du respect de la personne humaine. La volonté de
guérir peut-elle se réaliser à n’importe quel prix ?
Sur
ces questions, comme sur d’autres aussi importantes, la conscience humaine est
sollicitée en deçà des croyances et des religions particulières. Ce n’est pas
faire œuvre de prosélytisme que de le rappeler. Mais il va de soi que pour
nous, chrétiens, ces exigences de la conscience humaine sont fortifiées et
alimentées par notre référence aux commandements de Dieu et à l’enseignement du
Christ.
La
fidélité à ces commandements et à cet enseignement n’est pas une simple
bigoterie pour esprits demeurés. Elle est le fondement même de notre engagement
dans la vie sociale. Elle dépasse les moyens de la simple conviction personnelle.
Elle s’inscrit dans la communion à la vie du Christ lui-même, telle qu’elle
nous est offerte par le don de l’Esprit et la vie sacramentelle.
L’Esprit-Saint
envoyé par Dieu après la mort et la résurrection de Jésus est, selon l’image de
l’évangile de saint Jean, comme un fleuve d’eau vive qui apaise notre soif et
qui nous constitue nous-mêmes comme source de vie pour nos semblables. C’est
cet Esprit que nous invoquons pour éclairer notre jugement et fortifier notre
résolution. AMEN
+ André VINGT-TROIS
Archevêque de Paris